Quatrième veillée
Avec les plans de Parleur, les menuisiers et les charpentiers ne nous construisirent pas un mais quatre monte-charge. Deux potences furent installées côte à côte, à cent toises de la dernière maison de la Colline, près d’un chais transformé en entrepôt ; elles surplombaient une plage limoneuse, coincée au fond d’une crique que le courant épargnait. Les deux autres furent placées une lieue plus au nord, à cent pieds l’une de l’autre, au-dessus d’un dédale de roches plates que les chalands pouvaient aisément accoster. Les plus proches furent attribuées aux pêcheurs, les plus éloignées aux chalands, une douzaine de charrettes furent affectées aux navettes entre elles. Une semaine après l’assemblée, les nacelles descendaient leurs premiers hommes et remontaient leurs premiers chargements de poisson.
Sur les conseils de Parleur, Bandeo commença par limiter le rayon d’action des pêcheurs à l’orée de la mangrove. L’un et l’autre refusaient de risquer une guerre ouverte avec les contrebandiers tant que notre approvisionnement pouvait s’effectuer autrement. Mus par le même souci, ils expédièrent les chalands très en amont du fleuve, leur confiant la tâche de rapporter du bois et de découvrir d’autres sources de subsistance sur les berges du Bleyan.
Malgré quelques accrochages avec les habitants des villages fluviaux, que les mariniers apprirent à éviter, les chalands subvinrent facilement à nos besoins en bois, mais il devint vite évident qu’un seul d’entre eux suffisait à rapporter le peu de nourriture que ses chasseurs et ses pêcheurs parvenaient à prélever dans la neige et sous la glace. De la même façon, nous primes rapidement conscience que le delta n’était pas assez poissonneux pour alimenter seul la Colline. Les prises quotidiennes de nos pêcheurs soulageaient, mais elles ne nourrissaient pas. Au mieux, elles freinaient la famine, elles ne la stoppaient nullement, et nombre de vieillards et d’enfants continuaient à décliner.
Au bas des Pentes, Qatam et Halween durent réorganiser trois fois nos défenses tant les pillards les sollicitaient. Et les pillards n’étaient pas toujours des soudards que nous pouvions repousser sans scrupule. Ils étaient parfois aussi décharnés que nous, parfois davantage, et beaucoup avaient grandi à Macil, comme nous. Qatam doubla les barricades, puis nous décidâmes de sacrifier les plus belles poutres et les grumes les plus sèches de notre seule scierie pour dresser des portes entre la cité et nous.
À l’exception de deux d’entre elles, les rues des Pentes étaient étroites, mais ce ne fut pas facile d’aménager les maçonneries et d’assembler les portes, alors qu’il gelait à pierre fendre et que les barricades, censées protéger nos charpentiers et nos maçons, subissaient une à deux attaques quotidiennes. Néanmoins, nous en érigeâmes sept d’une facture irréprochable et nous posâmes les huisseries gigantesques de la rue du Bac et du chemin Aux Dames. Les deux dernières portes, elles, devraient attendre que nous rapportions d’une de nos expéditions de quoi les achever.
Surmontées d’un pont abrité, les Portes soulagèrent très vite nos défenseurs : deux hommes, leurs arcs et quelques barriques emplies de pierres suffisaient à tenir d’éventuels béliers à distance. Pour nos derniers points faibles, Halween désigna les plus endurcis des Collinards. Il s’agissait autant de contenir les assauts que notre propre pitié. Chaque nuit pourtant, les assauts se faisaient moins violents. Chaque nuit, les assaillants étaient moins nombreux. Quand, lors d’un de nos conseils de guerre aux Enselvains, Halween en fit le très rassurant constat et que nous eûmes l’imprudence de la féliciter, Parleur nous sabra le moral :
— Que croyez-vous, bon sang ? Plus l’hiver avance, plus la Basse-Ville crève. Nous n’aurons bientôt plus personne à repousser, parce que plus personne n’aura la force de remuer la peau sur ses os pour assaillir nos barricades. Vous voyez là de quoi se réjouir ?
Nous ne voyions rien, fors cette décrépitude que nous ne parvenions pas à enrayer pour nous-mêmes. Parleur pouvait s’assombrir chaque jour un peu plus en évoquant d’autres agonies, nous sentions la nôtre l’emporter. Puis il tomba malade et, malgré les soins que Mescal et moi lui prodiguions, la fièvre l’affaiblit au point que nous craignîmes de le perdre. Ce fut pendant ces jours où il resta alité et délirant que nous prîmes conscience de la place qu’il occupait au sein de notre communauté. Ce fut aussi pendant ces jours que nous décidâmes de pénétrer plus avant dans les marais, parce que Bandeo, seul, n’avait plus assez de poids face au réalisme de Qatam.
— On peut aller en amont tant qu’on veut et envoyer deux cents pêcheurs de plus dans le delta, ça ne nous empêchera pas de perdre une livre par semaine. Alors, il vaudrait mieux bousculer Le Guevian, avant qu’il ait juste besoin de nous souffler dessus pour qu’on tombe en poussière.
Pour la plupart d’entre nous, Le Guevian faisait plus figure d’épouvantail que de monstre, mais ce croque-mitaine régnait sur un enfer de légendes que nous n’étions pas pressés d’affronter. Aussi peu louables nous semblaient les contrebandiers, la mangrove seule eût suffi à nous refréner. Mais il n’était plus possible de s’en remettre à l’ingéniosité de Parleur et Halween promettait des marais sans autres pièges que ceux du Guevian.
— Ne vous leurrez pas, nous devrons nous méfier et nous aurons sûrement à nous défendre, mais je vous garantis que ce ne sera pas contre des fantômes, ni contre des crocos géants. Le plus gros que j’ai vu ne faisait pas huit pieds et ce n’est même pas la bestiole la plus dangereuse de la mangrove. Quant au phacoche, ce n’est jamais qu’un cochon irascible qui se prend pour un cervier.
— Et le cervier, justement ? objecta le vieux Caneli. Il paraît que le Marais en est truffé.
— Et le pandours, et les loups, renchérit le gros Teng. Et le tigre des marais !
Halween ricana :
— Il n’y a pas de loups dans la mangrove et le pandours se nourrit d’insectes. Pour le tigre, contente-toi d’avoir peur du cervier, lui est capable de s’attaquer à l’homme. L’autre, ton tigre des marais, c’est juste un gros chat. Bon, et maintenant qu’on a fait le tour des prédateurs, on peut peut-être s’intéresser à leurs proies, non ? Parce que s’il y a autant de carnassiers dans la mangrove, figurez-vous, c’est qu’elle regorge de gibier. Alors le musqué et le gondin ne sont peut-être pas meilleurs que le rat, mais ils sont dix fois plus gros... et nous pourrions aussi parler du daim, de l’agouti, du veau de tourbe ou du dindon palmé. Ce n’est sûrement pas la bonne saison et encore moins le meilleur hiver, mais vous voulez de la bouffe, non ? Eh bien, même maintenant, il y en a plein les marais !
— Et ce sont les malandrins qui se gavent ! ajouta Qatam. Pendant qu’on perce de nouveaux trous dans nos ceinturons...
Deux jours, leurs arguments firent le tour de la Colline et la gonflèrent d’assurance. Des centaines de volontaires vinrent proposer leur relative expérience des armes auprès de Bandeo, et le mareyeur finit par admettre l’évidence : l’hiver ne faiblissait pas, nous si. Un soir, il accepta de confier un chaland à Halween. Le lendemain, celle-ci conduisait la première expédition dans la mangrove. Elle avait elle-même demandé à Qatam de l’accompagner.
Pour ne pas provoquer inutilement Le Guevian, Halween avait choisi de pénétrer dans les marais très au nord du cœur de son territoire et de guider le chaland, ainsi que les quatre barques l’escortant, dans les bras les plus larges du dédale marécageux. L’aube n’était pas encore levée et ils n’avaient pas parcouru un mille dans le Marais, lorsqu’elle entendit le sifflement qu’un guetteur émit depuis une rive.
— Et ça ? demanda Qatam. C’est quoi, comme bestiole ?
Il se tenait un peu en retrait d’elle, à la proue du bateau.
— Ça ? C’est le chant caractéristique du sous-fifre qui alerte la meute.
— Je m’en doutais un peu. Il se passe quoi ensuite ?
Halween haussa les épaules.
— Le guetteur tombe de son arbre.
Elle passa devant Qatam, qui la suivit, et descendit le chaland jusqu’à la poupe. Au barreur, elle dit :
— Rapproche-nous de la berge bâbord. (Puis elle revint à Qatam :) Dès que j’ai abordé, remets le bateau au milieu du chenal. Je vous rattraperai par la terre dans un petit moment. Si tu entends un autre sifflement douteux, repère l’endroit.
— Et si nous sommes attaqués ?
La Mante ôta sa cape et la lui tendit.
— Je serai revenue avant. (Pour le barreur, elle ajouta :) Le chenal se sépare en deux un peu plus bas, prends le bras bâbord et attends-moi à l’endroit où il fait un coude.
Le chaland frappa et broya la mince couche de glace annonçant la berge. Halween prit appui sur le plat-bord pour se propulser vers la rive. Deux respirations plus tard, elle avait disparu dans les entrelacs givrés du fouillis végétal.
Qatam retourna sur le pont de proue. Au passage, il eut quelques tapes amicales et quelques clins d’œil pour les hommes appuyés sur les pavois de fortune dont ils avaient rehaussé le bastingage. Quarante hommes, tous jeunes, tous survivants de la dernière débâcle macilienne dans les cités du Sud. À les commander sur les barricades des Pentes, il commençait à bien les connaître. Ce n’étaient pas vraiment des guerriers, mais ils avaient été soldats et ils connaissaient le maniement des armes. Ce n’étaient pas non plus des chasseurs. Ils étaient toutefois suffisamment habiles pour ramener quelques prises. L’important, pour cette première expédition, ne résidait pas dans leurs compétences, mais dans la maîtrise de leurs propres peurs et dans la confiance qu’ils lui accordaient. Pour l’heure, ils se relayaient sur les huit longues rames que les bas-fonds autorisaient toujours ou surveillaient en silence les berges et l’eau. Le silence était une discipline que le trappeur avait exigée ; lui seul interdisait à leurs appréhensions individuelles de trouver un écho dans celles des autres.
Dans le sillage du chaland, les quatre barques emportaient chacune deux hommes : un pêcheur expérimenté et un chasseur adroit. Quatre rameurs capables de distancer des poursuivants, donc, et quatre archers à même de décourager leur approche.
«— Il y a peu de chances que nous ayons à affronter un groupe plus nombreux que le nôtre, avait dit la Mante, et aucune que Le Guevian soit parmi eux. Nous serons trop loin du village.
Contrairement à Bandeo et à l’opinion générale des Collinards, elle ne croyait pas que les contrebandiers fermeraient les yeux sur leur intrusion et encore moins que Le Guevian n’eût pas donné des ordres précis allant dans le sens du massacre. Qatam partageait son point de vue.
Le chenal se divisa et le barreur exécuta l’ordre d’Halween, puis le coude fut en vue. Le jour était maintenant tout à fait levé ; il allait être glacial, une fois de plus, mais le ciel resterait sans nuages et le soleil finirait par l’emporter sur la bise.
L’homme le plus proche du trappeur lui donna un coup de coude dans le bras.
— J’ai vu, dit Qatam.
La Mante les attendait sous les filaments de cristal d’un saule gelé. Entre ses pieds, il y avait un phacoche égorgé.
— Notre première prise, lança-t-elle en basculant l’animal par-dessus le pont.
Elle ne parla pas du guetteur. Elle montra juste à Qatam l’appeau qu’elle lui avait arraché, celui qui lui avait servi à donner l’alerte.
— On stoppe ici ? demanda le barreur.
Halween secoua la tête :
— On stoppera quand nous saurons à quoi nous en tenir avec les contrebandiers.
Deux gaffes s’appuyèrent sur la glace pour arracher le chaland de la berge et celui-ci reprit sa descente du chenal.
— Nous allons déboucher sur un étang, annonça Halween. C’est là qu’ils nous attendent.
— Le guetteur a parlé ? s’étonna Qatam.
— Pas eu le temps. Regarde...
Elle désignait l’eau devant le bateau. D’abord, le trappeur ne vit rien. Près des berges, le givre blanchissait une mince pellicule de glace, puis l’eau devenait grise avec, par endroits, de larges taches brunes qui paraissaient presque visqueuses. Plus loin, le gris s’illuminait jusqu’à devenir argent et se confondre avec les bords gelés.
— Deux yoles nous ont précédés, commenta la Mante. Ça fait moins d’une heure. (Elle sourit à la mimique navrée de Qatam.) Les fonds sont hauts ici et, comme à peu près partout, c’est de la vase. Quand tu remues l’eau, le limon remonte... c’est ce qui donne cette couleur brunasse ou jaunasse à la flotte. Si tu vas à l’arrière et que tu observes bien notre sillage, tu verras une traînée d’eau claire, très courte, en forme de pointe. À la pointe, tu auras l’impression de deux nuages de fumée qui se mélangent, brouillant totalement l’eau. Plus le chenal est brassé, plus il y a de particules en suspension, plus elles le brunissent. Ensuite, suivant la largeur du chenal, les courants et les sillages, les particules s’organisent. Fumée, brouillard, langues, filaments, cercles, taches. Généralement, après une heure, l’eau est redevenue translucide. Avec un peu d’expérience et d’intuition, tu peux déterminer combien d’embarcations ont emprunté un chenal et depuis combien de temps.
Qatam siffla :
— Pister quelqu’un dans l’eau... Satané truc ! Et pourquoi supposes-tu qu’ils nous attendront sur l’étang ?
— La moitié des bras d’eau du secteur débouchent dessus. C’est un passage quasi obligatoire et c’est un point de ralliement pratique. De plus, il est cerné de roseaux. A priori, ils vont rester planqués dedans jusqu’à ce que nous ne puissions plus faire demi-tour. Dis aux barques de ne pas entrer sur l’étang avant qu’ils nous tombent dessus.
Le trappeur approuva de la tête et traversa le chaland jusqu’à la poupe. Halween le regarda héler les pêcheurs avec un sourire en coin. Sur la Colline, plusieurs fois, ils s’étaient accrochés au propos des barricades et de la façon d’organiser leurs défenseurs. Bandeo avait même dû scinder les Pentes en deux secteurs, afin que leurs attributions ne se recoupassent pas. Mais dans les marais, Qatam s’en remettait à elle, sans discussion. Il lui semblait qu’elle aurait la même attitude si elle devait l’accompagner sur un terrain où lui serait le guide, mais elle n’était pas certaine d’accepter son autorité avec autant d’aisance.
Une centaine de brasses avant qu’un dernier coude amenât le chaland devant l’entrée de l’étang, elle réunit tous les hommes autour du barreur et leur expliqua ce qu’elle pensait devoir se produire. Ils posèrent peu de questions et reprirent leurs places sous les pavois. Quand le bateau pénétra les eaux de l’étang, seuls douze d’entre eux étaient visibles. Les barques, elles, s’étaient immobilisées contre les berges du chenal, dans les premiers roseaux.
Qatam était à la proue, Halween à la poupe. Elle attendit qu’ils fussent bien engagés dans les eaux plus claires de l’étang et elle donna l’ordre de larguer les filets. Dans les roseaux qu’aucune brise n’inclinait, elle savait que les contrebandiers s’interrogeaient. Ils avaient envisagé une flottille de barcasses et ils découvraient le chaland. Ils escomptaient un combat yole à yole et Halween leur proposait un abordage. Les risques étaient différents, la tactique était différente. Ils hésitaient. Et ces ploucs de pêcheurs jetaient leurs filets comme si de rien n’était !
— Petits, petits, petits, petits, susurra Halween. Venez dire bonjour à maman Halween. Venez goûter du bon gros grain qu’elle cache dans sa main.
Seul le barreur l’entendait, et il n’en menait pas large. Le suspense dura encore quelques instants et, près des berges qu’ils avaient dépassées, les roseaux s’écartèrent. Cinq, dix, douze, quinze yoles surgirent des tiges brûlées par le gel et se ruèrent vers le chaland. Entre ses dents, la Mante annonça :
— Deux ou trois cloportes par bateau. Des frondes, des haches et des épées... pas d’arcs. (Elle s’adressa au barreur :) Quand ils seront à quarante brasses, Vire à tribord. (Aux rameurs, elle dit :) Dès qu’on vire, souquez ferme. Je veux qu’ils s’arrachent les bras avant de s’emmêler dans les filets. (De nouveau au barreur :) Tribord jusqu’à la boucle, après on met en panne, (Pour tout le monde :) On ne bouge pas tant qu’ils ne s’agrippent pas au bastingage. Par contre, vous cognez tout ce qui dépasse des pavois. Ne vous exposez pas, ne cherchez pas à vous battre... repoussez. À cette température, un type qui passe à la baille est foutu. Pigé ?
Les yoles atteignirent la distance critique, le chaland vira et, dès le début de la manœuvre, il fut clair que six embarcations ne se feraient pas enfermer dans les filets. Au loin, les quatre barques de la Colline entraient sur l’étang, leurs archers ne seraient pas en mesure de décocher leurs traits avant plusieurs minutes. Comme la Mante l’avait espéré, l’assaut débuta dans une désorganisation totale.
Au centre de la nasse formée par les filets, dans un cercle de vingt toises de diamètre, plusieurs contrebandiers tentaient d’extirper leurs rames des mailles, pendant que d’autres s’efforçaient de coller au chaland. Les embarcations s’entrechoquaient et se gênaient les unes les autres, les hommes s’aboyaient des ordres contradictoires. Sur l’autre flanc du chaland, les yoles qui avaient échappé aux rets s’accrochèrent beaucoup plus facilement. Leurs pirates furent les premiers à passer à l’abordage, mais le pavois bâbord tenait bon et les Collinards s’acquittaient tant bien que mal de leur office. Le temps d’entailler quelques bras et quelques gorges, comme on élague les branches qui dépassent, Halween leur prêta main-forte, puis elle traversa le pont et, derrière Qatam qui bondissait déjà, se propulsa dans une yole ennemie.
Adossée à la coque du chaland, debout sur une embarcation gênant l’abordage des autres, la Mante jouait de ses deux sabres pour entailler les contrebandiers d’estafilades profondes. Dans l’air, elle dessinait des arabesques infranchissables. Elle ne cherchait pas à tuer, elle écartait.
Le trappeur, lui, sautait de yole en yole et les traversait d’un élan dévastateur. Il n’écartait pas, il éliminait, et son mouvement ne s’arrêtait jamais car il était seul garant de son équilibre. Son sabre, unique, était insaisissable, même pour le regard ; il esquissait des courbes très courtes et il changeait de main, sans cesse.
À l’abri du pavois, les Collinards n’eurent bientôt plus d’adversaires à repousser. Qatam et Halween interdisaient presque totalement l’accès au bastingage tribord et, sur bâbord, leurs agresseurs essuyaient les traits des archers enfin à portée de tir. Le combat s’acheva peu après que deux yoles eurent tenté de s’enfuir quand la Mante et Qatam les eurent rattrapées à l’aide d’une embarcation pirate.
«— Pas de survivant, avait dit Halween en engageant le trappeur à ramer. C’est le seul message que Le Guevian comprendra.
Plus de la moitié des contrebandiers s’étaient noyés, les autres avaient succombé à leurs blessures. Sur le chaland, plusieurs hommes portaient des estafilades sans gravité majeure, deux seulement étaient morts, tués par le seul adversaire qui avait pu poser les pieds dans le bateau.
— On les ramène, hein ? demanda quelqu’un.
— Bien sûr qu’on les ramène, assura la Mante. Mais, pour l’instant, on va faire ce pour quoi on est venus.
Quand le chaland regagna son appontement, la Colline n’eut pas le temps de déplorer deux de ses enfants : quelqu’un raconta le combat et toutes les rues se le répétèrent, comme elles se firent l’écho de ce que Bandeo, ce soir-là, avait à distribuer Quatre cents livres de poisson et dix fois plus de viande. Il y eut quelques étonnements lorsque le mareyeur annonça qu’une moitié des prises de la journée serait salée ou fumée, et quelques bougonnements quand, après avoir débité l’autre moitié du gibier, les bouchers recommandèrent la préparation de ragoûts collectifs dont nous n’aurions chacun qu’une assiettée. Pourtant, ce fut sans amertume que nous dégustâmes notre fiole de soupe de poisson et notre bol de ragoût, notre repas le plus riche depuis le début de l’hiver.
J’étais avec Parleur, dans la chambre que Tahelle lui avait cédée depuis le début de sa maladie, lorsque notre conseil de guerre quotidien commença. Je ne devrais pas écrire conseil de guerre : nos réunions n’avaient rien de martial – du moins tant qu’il ne s’était pas agi d’affronter les marais –, mais celle-ci fut carrément guerrière. Et comment pouvait-il en être autrement, puisque Parleur, cloué dans un lit, n’y participait pas et que la Mante ne voyait aucun motif de débat ? Assise sur le comptoir, elle ne raconta pas, elle résuma, et elle le fit en termes de conséquences, insistant sur l’état de rage dans lequel Le Guevian devait se trouver.
— Aujourd’hui, disait-elle quand je redescendis dans la grande salle, nous avons eu affaire à une bande désorganisée, parce que, quels que soient les ordres que Le Guevian avait donnés, il nous sous-estimait. Ce ne sera plus le cas. Il va verrouiller la mangrove comme nous avons fermé la Colline et il va limiter les risques en se servant de sa connaissance du terrain.
— Tu le connais apparemment aussi bien que lui, remarqua Mescal.
— Apparemment, mais j’en suis assez loin. De toute façon, cela ne l’empêchera ni de poser des pièges, ni de nous préparer des traquenards où ses hommes ne prendront aucun risque, ni d’envoyer ses tueurs nous assassiner un par un. Par ailleurs, il ne faut pas compter ramener des prises suffisantes tant que des chasseurs et des pêcheurs isolés ne pourront pas circuler librement sur les canaux.
En journée, sous la férule de Navia et de Gabar, la taverne des Enselvains était devenue le plus efficace de nos centres de répartition. Teng et l’Acrobate assuraient le transport depuis les entrepôts de la falaise, Tahelle, ses sœurs et Meo (l’adolescent que Parleur avait sauvé de la vindicte populaire) se chargeaient de distribuer nourriture et combustible, je tenais le registre qui nous permettait d’être équitables. Puis, après que l’Ours eut fermé la taverne pour la nuit et même si d’autres réunions se tenaient ailleurs, Bandeo prenait toujours un moment pour nous y rejoindre. D’autres y étaient presque à demeure, bien sûr, comme Mescal, Pettilio, Halween, Qatam et le Vielleux, et d’autres encore y passaient régulièrement : Caneli, Ielo, Peyal ou Alviès, mais ce qui faisait réellement des Enselvains le nerf stratégique de la Colline, c’était la présence de Bandeo, surtout depuis que la maladie nous privait de Parleur.
Le mareyeur avait parfaitement répondu à notre attente. Il gérait et il organisait avec un talent consommé, et il était capable de trancher lorsque nous butions sur des désaccords. Cette nuit, pour examiner la poursuite et l’extension de notre intrusion dans le Marais, il était présent. Nous étions tous présents. La quantité, même limitée, de victuailles rapportées par le chaland nous ouvrait une perspective à laquelle nous n’avions plus osé croire. La victoire, facile et peu coûteuse, de nos chasseurs sur les contrebandiers nous montrait que cette perspective n’était pas un rêve. En deux phrases, Halween nous avait ramenés sur terre.
— Nous devrons adjoindre une escorte armée à chaque groupe de chasseurs, commenta Gabar. Cela limite le...
— Quelle escorte ? l’interrompit Qatam.
Nous nous entre-regardâmes tous sans comprendre. Le trappeur poursuivit :
— Invisible, inaudible, sachant se battre et connaissant la mangrove ? Même moi je ne réponds pas à tous les critères. En fait, à part la Mante, il n’existe pas un Collinard qui puisse s’aventurer dans les marais avec la certitude d’en revenir. Or elle ne peut pas se multiplier pour couvrir tout le monde et, en serait-elle capable, elle ne ferait qu’accroître les risques d’être piégée.
— Celui qui me piégera dans le marécage n’est pas né, objecta Halween, mais, sur le principe, tu as raison.
Bandeo leva une main.
— Si je comprends bien, dit-il, il nous faut expédier plus de chasseurs et de pêcheurs en toutes petites équipes que nous sommes incapables de protéger. (Il parlait pour Qatam et Halween.) Vous avez une solution ?
Manifestement, Qatam n’en avait pas, mais il ne doutait pas qu’Halween eût une idée derrière la tête. La Mante, elle, rayonnait.
— Éliminer Le Guevian et chasser ses malandrins du Marais, laissa-t-elle tomber. (Personne ne relevant, elle continua :) Cette nuit, à l’exception de quelques guetteurs, tous les vautours seront au nid, rappelés d’urgence pour régler le problème de notre intrusion. Le nid est une espèce de village sur pilotis au bord d’un étang. En soi, le village n’est pas facile à défendre, mais il est malaisé d’y accéder et les accès sont, eux, très faciles à tenir : c’est la mangrove profonde, avec des canaux tellement étroits que seuls des canoës ou des yoles peuvent s’y déplacer. Beaucoup de canaux, beaucoup de vigies et, entre, les marécages et des milliers de bouts de terre plutôt inhospitaliers. Par habitude et parce que, parcourant de grandes distances avec des charges souvent importantes, les contrebandiers ne se déplacent que sur l’eau, Le Guevian surveille étroitement les chenaux et tous leurs bras navigables, négligeant la maremme proprement dite et ses îlets. On ne va pas jusqu’au village par là, mais on accède à un réseau de petits canaux très simples à contrôler qui débouchent sur le repaire des contrebandiers. De nuit, j’ai besoin de très peu d’hommes pour prendre ce contrôle et le tenir jusqu’à ce que des archers aient investi l’étang. Entretemps, nous aurons rendu les embarcations inutilisables. Il ne restera qu’à mettre le feu au village.
Le silence qui suivit fut assez long, le temps que nous digérions la « solution » de la Mante. Je ne sais pas ce qui se produisit dans la tête des autres, le chaos dans la mienne suffisant à m’ôter jusqu’au sens de l’observation. Il me semble toutefois que nous étions tous abasourdis, à des degrés divers et pour diverses raisons, mais réellement hébétés. La simplicité, peut-être, de la proposition, ou la confiance avec laquelle elle nous était soumise, ou son radicalisme, ou l’aisance d’Halween à traiter un sujet nous dépassant complètement, tout nous interdisait de réagir avant d’avoir longuement mâché nos pensées.
— Tu peux réellement conduire des hommes jusqu’au repaire des contrebandiers ? demanda finalement Bandeo. Je veux dire : sans déclencher une alarme qui leur coûterait la vie ?
— Oui.
— Combien d’hommes ?
— Une demi-douzaine et deux yoles, d’abord, pour s’assurer de l’accès qui nous intéresse. Puis tous les archers que vous voudrez, mais une cinquantaine suffiront. Il faudra aussi des canots, une dizaine, pour prendre position sur l’étang. Si la première équipe part vers minuit, nous sommes tous de retour demain soir et le problème est réglé. Seulement, il faut le faire cette nuit, parce que je doute qu’il nous laisse une autre occasion.
Sur sa chaise, Bandeo se croisa les bras, s’appuya contre le dossier et réfléchit. Gabar prit son relais :
— Le village de Le Guevian est si proche de la ville ?
— Quatre heures à ramer et à courir en empruntant le chemin le plus court, tu trouves que c’est si près que ça ?
— Ben... je m’attendais plutôt qu’il soit à deux, trois jours d’ici.
— Trois jours, quand on les connaît, c’est le temps qu’il faut pour traverser la totalité des marais, l’Ours. Quant au village, si Le Guevian l’a aménagé si près, c’est qu’il avait besoin d’un accès rapide à Macil. C’est ce qui lui a permis d’acquérir une telle importance dans la contrebande et de prendre la plus belle part de la mangrove.
— Alors pourquoi le Prévost ne lui a-t-il jamais envoyé la milice ?
Ce ne fut pas Halween qui répondit, mais le Vielleux, et il le fit avec véhémence :
— Parce que la moitié de la Citadelle traficote avec lui. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils acquittent l’octroi comme de vulgaires plébéiens ? La noblesse ne paie pas l’impôt, elle en vit ! Et il y a belle lurette que les bourgeois ont appris à ne payer qu’un peu tout en profitant beaucoup !
Dans le regard du Vielleux, je vis qu’il considérait que ce n’était pas un hasard si Bandeo reprenait à cet instant la parole. Je vis même l’étincelle de défi qu’il lui lança, mais le mareyeur revint à notre sujet initial :
— Que penses-tu du projet d’Halween, Qatam ?
Qatam n’attendait que cette question. Il se jeta dessus comme un affamé sur un morceau de fromage :
— Je n’ai rien à dire sur le projet... Halween connaît Le Guevian et la mangrove mieux que personne, elle sait ce qu’elle fait. Par contre, j’ai beaucoup à dire sur le ragoût de ce soir et toujours autant sur les miettes des semaines précédentes. Merde ! Nous ne tiendrons pas si nous ne pouvons pas chasser librement dans le Marais !
— Tu penses que nous devons risquer l’expédition ?
— Je pense que nous allons crever de faim et que le seul risque que nous prenons en attaquant les contrebandiers, c’est d’échapper à la famine, d’une façon ou d’une autre.
À nos visages, il était clair que nous étions nombreux à nous ranger derrière cette opinion. Nous avions beaucoup essayé depuis le début de l’hiver et le seul espoir encore tangible qui nous restait résidait dans les marais. Il se passa alors quelque chose d’étrange : sans un mot et sans que personne y prêtât attention, le Vielleux se leva et traversa la salle jusqu’au couloir conduisant à l’escalier. Sur le moment, comme les autres, j’estimai qu’il avait disparu vers les tinettes, mais, au bout d’un quart d’heure, comme il ne revenait pas, je m’étonnai. Du moins faillis-je le faire, car le regard de Mescal croisa le mien et je sus qu’il avait deviné, bien avant moi, où s’était rendu le musicien. À son tour, le magicien vit que j’avais compris. Quand je plissai les yeux pour manifester une surprise très interrogative, sans attirer l’attention des autres, il posa un doigt sur ses lèvres fermées et leva les yeux vers le plafond. Le message était clair :
« Tais-toi et monte, ma petite Vini. »
Dans la grande salle, la discussion avait repris entre Bandeo, Halween et Qatam. Il était question de détails pratiques. Je n’eus aucune peine à m’éclipser discrètement.
Le Vielleux s’était assis à la tête du lit, sur le tabouret depuis lequel je veillais habituellement Parleur. Il était penché en avant, les avant-bras sur les genoux et il se retourna à peine lorsque j’entrai sans frapper. Parleur, lui, était adossé contre un gros oreiller. Il était livide et ses yeux étaient furieux.
— C’est fini ? s’étonna-t-il en me voyant.
— Fini ?
— La décision est prise ?
Je saisis.
— Tu veux savoir si Halween... (Il hocha la tête, j’abrégeai :) Je crois que oui, même si nous n’en avons pas vraiment débattu... il n’y avait pas grand-chose à débattre, tu sais ?
Curieusement, alors qu’il paraissait plus épuisé qu’une heure auparavant (j’insultai muettement le Vielleux pour l’avoir tiré du sommeil), son regard était plus alerte et sa voix moins amorphe.
— Ce qui n’a pas été débattu doit être combattu, Vini, c’est le prix de la liberté individuelle si l’on veut être juste avec chacun.
Même la citation de Karel était une nouveauté dans l’évolution de sa maladie. Je passai de l’autre côté du lit et m’assis près de ses pieds.
— Qu’aurions-nous dû débattre ? m’enquis-je.
— L’hypocrisie de celui qui prend la vie d’un autre pour sauver la sienne !
— Quelle hypocrisie ? Celle des contrebandiers ou la nôtre ?
— Celle qui argue de droits qu’elle bafoue lorsqu’elle prétend les défendre. (Sa voix s’attendrit à peine :) Tuer un assassin, Vini, c’est le devenir soi-même. Que tu le fasses parce que tu aimes ça, parce que ça te rapporte ou parce que tu as faim ne change rien à l’acte lui-même. Celui qui est mort est mort, et les vivants n’auront que le meurtre pour exemple, ou pour solution.
Il me laissa tout loisir de répliquer, mais je n’avais plus de répliques. Je jetai un œil vers le Vielleux, il n’avait pas lâché Parleur du regard. Je connaissais bien cette fascination, c’était la même qu’il avait eue pour Karel. Cela me rassura.
— Maintenant, s’il te plaît, reprit Parleur, demande à Halween de monter.
Cela, par contre, ne me rassura pas du tout.
Halween ne me posa pas de question : Parleur la demandait, elle accourait. Je ne savais pas ce qu’il avait en tête, ni comment il allait le lui infliger, mais je la plaignais déjà. Dans l’escalier, nous croisâmes le Vielleux, il nous décocha un sourire sans joie, par politesse. Ensuite je m’effaçai pour laisser Halween entrer dans la chambre et j’attendis qu’elle se fût installée sur le tabouret abandonné par le musicien pour m’approcher du lit. Un regard de Parleur m’arrêta. Je le traduisis par : « Reste si tu veux, mais ne te place pas dans son champ de vision. » Je reculai un peu et m’appuyai contre le mur, près de la porte.
— On dirait que tu reprends des forces, remarqua Halween sur un ton sincèrement joyeux. Même si c’est pour me passer un savon, j’aime mieux te voir comme ça.
Cela désarçonna Parleur. Il avait commencé à la toiser avec la dureté qu’il lui réservait habituellement ; ses yeux se fermèrent une seconde et se rouvrirent sous une lumière moins crue. Ses mots – j’en fus certaine – ne furent pas ceux qu’il avait préparés :
— Comme Bandeo, j’espérais que nous pourrions subsister sans provoquer Le Guevian dans les marais. Nous en avons beaucoup parlé, nous savions ce que cela coûterait. Aujourd’hui, il faudrait être stupide pour prétendre que nous avons encore le choix et complètement idiot pour croire que cela se fera sans affronter les contrebandiers.
Halween n’était pas la seule interloquée. J’étais sidérée. Je fus tentée d’imputer ce revirement de position à l’accès de fièvre qui collait les cheveux de Parleur à ses tempes. La Mante dut suivre le même raisonnement. Il y avait une serviette, une bassine avec de l’eau et une éponge sur la table de chevet, elle s’empara de l’éponge, l’essora un peu et l’approcha de Parleur. Il eut un geste de recul et la foudroya du regard, mais il ne résista ni lorsqu’elle lui mouilla le front, les joues et le cou, ni lorsqu’elle le sécha avec la serviette.
— Le Guevian a rejeté la requête que Mescal puis toi lui avez présentée, reprit-il d’une voix moins posée. Nous n’avions pas à juger de ses raisons, nous avions juste à tenir compte de ses menaces. En les transgressant ce matin, nous avons vérifié qu’elles n’étaient ni vaines ni contournables. Vous étiez bien préparés, cet accroc nous a été moins onéreux qu’aux contrebandiers. Pourtant il nous place dans une logique de guerre, lui et nous. Je sais que tu l’as fait exprès, Halween.
— Bien sûr que je l’ai fait exprès ! Je n’allais pas le laisser nous massacrer et nous atteindre si fort au moral que nous renoncerions ! J’ai perdu deux hommes, lui une quarantaine, c’est exactement l’inverse de ce qu’il escomptait. Tu aurais préféré que...
Parleur ne tonna pas, il n’en avait pas la force, mais il l’interrompit avec violence :
— Je sais que tu as fait exprès de ne laisser aucun survivant pour l’affoler et le pousser à réunir immédiatement ses hommes au village ! Je sais que tu pensais déjà au projet que tu as présenté ce soir ! Je sais que tu ne cherches pas à nous ouvrir la mangrove, mais à mettre les contrebandiers à genoux ! Le sang pour le sang, la Mante !
— C’est sa manière d’agir !
— Alors nous ne valons pas mieux que lui si nous agissons pareillement !
Elle se pencha vers lui.
— Merde, Parleur ! Ce fumier trafique avec les pillards. Il leur achète ce pour quoi ils nous égorgent avec la bouffe qu’il nous refuse ou avec le saur et le grain que l’intendant nous a saisis !
Nous l’apprenions et, s’il m’était difficile de le croire aussi brutalement, la tension des joues de Parleur ne me laissa aucun doute sur sa façon d’encaisser la nouvelle. Halween en profita pour enfoncer le clou :
— Tu as toujours envie de ne pas juger de ses raisons ? Tu penses toujours que nous ne valons pas mieux que lui ?
Parleur recala l’oreiller de façon à faire mieux face à la Mante.
— Je ne pense pas que ses raisons soient moins égoïstes que les nôtres et je n’ai pas envie qu’elles nous amènent à agir à sa manière.
Halween tira le tabouret pour s’approcher encore de lui.
— C’est une ordure, dit-elle.
— Cela ne t’autorise pas à en être une.
— Ce que je suis, Parleur, est en partie ce qu’il a fait de moi.
— Cela ne t’excuse pas.
— Je n’ai pas besoin d’excuses.
— Pourtant tu justifies le mal que tu veux faire aux contrebandiers par celui qu’ils nous ont fait.
— Je ne vais tout de même pas les regarder s’engraisser pendant que nous crevons ! (La voix d’Halween monta d’un ton, mais son innocence était toujours aussi franche :) Que veux-tu que je fasse ?
Parleur tendit les deux mains et elle les attrapa. Alors il l’attira un peu plus vers lui et il planta ses yeux d’eau claire dans le vert tendre des siens.
— Je veux que tu me conduises jusqu’au village dans le Marais.
Elle essaya de reculer, il l’en empêcha.
— Je veux que tu me mènes à Le Guevian.
Elle secoua la tête, mais elle était trop choquée pour parler. Il continua à lui assener ses phrases aberrantes.
— Je veux que nous empruntions le chemin par lequel tu comptais guider les archers et que nous arrivions à l’aube.
Elle tourna la tête pour chercher un appui auprès de moi, mais j’étais aussi impuissante qu’elle. Je ne pus lui renvoyer que ma propre consternation.
— Je veux que nous arrivions seuls.
Elle eût tellement préféré lui résister, mais c’était comme s’il l’avait envoûtée, comme si... Non, c’était simplement qu’il était Parleur et qu’elle l’aimait à s’en damner.
— Tu délires, réussit-elle à articuler. La fièvre...
Il se tourna vers moi :
— Demande à Mescal de nous rejoindre, Vini. Finalement, je crois que nous ne serons pas trop de trois pour convaincre Le Guevian. (Il revint à Halween pendant que je quittais la chambre :) Tuer Le Guevian n’arrêterait ni les pillages, ni les vols. Chasser les contrebandiers de cette partie du Marais ne les empêcherait ni de revenir, ni de pratiquer leur négoce ailleurs. Brûler le village ne nous offrirait ni la pitié de l’intendant, ni le respect de la Citadelle.
« Karel écrivait : La guerre est une banalité qui nous contraint à remplacer ce que nous avons détruit par ce que d’autres détruiront. Il m’a longtemps semblé que cette phrase énonçait une fatalité pire que l’ironie, puis je me suis aperçu que Karel signifiait que la guerre est un système qui s’entretient de lui-même. Qu’importent ses acteurs et ses justifications, il se nourrit de ses dévastations. La victoire et la défaite n’ont aucune pérennité, sinon comme germes de la prochaine guerre. Cependant, le système est extrêmement faillible puisqu’il suffit qu’un des deux camps y renonce pour qu’il s’effondre.
— Renoncer est une attitude de lâche !
— Demain, tu me diras si je suis lâche. Ce soir, dis moi seulement qui est le plus courageux : celui qui s’expose ou celui qui frappe ?
Halween ne répondit pas. Elle n’écoutait plus vraiment. Elle avait pris conscience que ses mains étaient toujours dans celles de Parleur et elle éprouvait une sensation de chaleur qui se diffusait de ses paumes à sa poitrine. Ses bras étaient figés, ses épaules étaient paralysées, mais elle osait à peine respirer, de crainte qu’il la relâchât.
— Dans l’absolu, nous sommes plus forts que Le Guevian et, cette nuit, nous avons l’occasion de le détruire. Dans l’absolu aussi, demain, nous nous placerons dans une situation où il sera le plus fort, et il n’aura qu’à claquer des doigts pour nous écraser.
S’il essayait seulement de lever un doigt contre son Parleur, la Mante le décapiterait.
— Je crois que nous pouvons saisir la chance constituée de ces deux absolus pour échapper à la banalité, Halween.
Elle n’était pas sûre de comprendre tout ce qu’il avait dit, en tout cas pas ce qu’impliquait sa dernière phrase, mais elle voyait bien que quelque mécanisme venait de se déclencher en lui, quelque chose qui éclairait son visage de l’intérieur et effaçait toutes les traces de son mal. Elle ne lui avait pas encore dit qu’elle le suivrait jusqu’en enfer, elle le fit :
— Nous partons dans trois heures et j’ai eu une rude journée, je vais aller dormir... Tu ferais bien d’en faire autant.
Avant de se relever, elle étreignit ses mains et les reposa sur l’édredon. Puis, très vite, elle se pencha pour l’embrasser sur le front et elle quitta la chambre. Quand Mescal et moi entrâmes, Parleur était encore hébété.
— Que peut-elle espérer de quelqu’un qui est son contraire ? lâcha-t-il.
Mescal fit la moue et ouvrit les bras en signe d’incompréhension.
— Ce que tu devrais espérer d’elle, répondis-je.
Le soleil pointait à peine au-dessus de l’étang lorsque le village sur pilotis s’éveilla. Comme souvent, Le Guevian fut le premier à quitter le sommeil. Il avait placé sa couche de façon que, à travers la fenêtre de sa chambre, le premier rayon de soleil le frappât directement. Il aimait autant l’aube qu’il détestait le crépuscule et, à peine levé, quelle que fût la saison, il ne manquait jamais d’ouvrir la fenêtre pour aspirer tout l’air que pouvaient contenir ses poumons et contempler la brume au ras de l’eau. C’était sa façon de ne pas oublier qu’il y avait eu d’autres aubes avec beaucoup moins d’air à respirer.
Ce matin, son inspiration se bloqua bien avant de gonfler sa cage thoracique. La brume était si ténue qu’elle masquait à peine les yoles sur l’eau, et toutes les yoles étaient au milieu de l’étang. Toutes, et si loin qu’un nageur serait mort de froid avant de les atteindre.
Le Guevian enfila son pantalon et sa tunique, sans en fermer les boutons, et se précipita, dévalant l’escalier de deux enjambées énormes. Il gueula si fort que tout le village s’éveilla d’une même crispation. Mais il eut beau courir d’un ponton à l’autre et frapper la berge de coups de pied furibonds, il ne découvrit aucune embarcation ayant échappé à la dérive. Quand plusieurs de ses hommes le rejoignirent, incrédules, la rage qu’il abattit sur eux ne le soulagea même pas. Puis, au milieu de la panique générale, il se calma et son cerveau recommença à fonctionner. Alors il regarda l’étang avec moins de hargne et il eut peur, pas une peur viscérale, non, plutôt une appréhension, quelque chose comme un pressentiment désagréable. Il se retourna vers le village et voulut donner les ordres en conséquence. Il n’eut pas le temps de le faire.
À trente pieds de lui, assis sur un tronc contre la réserve de bois (l’une des rares cabanes que ne supportait aucun pilotis, parce qu’elle était hors de portée des crues), il reconnut Halween et Mescal. Halween jouait à gratter le sol avec la pointe d’un de ses sabres. Mescal regardait le ciel. Entre eux, emmitouflé dans une couverture, il y avait quelqu’un que le contrebandier ne connaissait pas.
Les ordres que Le Guevian donna à voix basse furent différents de ceux auxquels il avait auparavant pensé. Il y était question de fouiller les environs avec prudence, de vérifier la situation des vigies et d’encercler très discrètement les trois indésirables. Après, seulement, encadré de deux de ses plus fines lames, il s’approcha de ceux-ci.
— La Mante, cracha-t-il, j’aurais dû m’en douter !
— Hello, Guev !
Elle avait à peine relevé la tête, elle continuait à jouer avec son sabre.
— Tu vas me payer ça ! la menaça-t-il.
Cette fois, elle se releva, avec une vivacité de très mauvais aloi, et elle redressa son arme. Mais elle se contenta de sourire et de la rengainer.
— Je ne te présente pas Mescal, railla-t-elle, mais tu ne connais pas encore mon ami Parleur. (Elle se tourna vers l’emmitouflé :) Parleur, je te présente Le Guevian.
L’emmitouflé se contenta d’une brève inclination de tête.
— Parleur ? répéta Le Guevian.
— Je suis l’abruti qui a émis l’idée que tu pouvais nous ouvrir le Marais, dit Parleur (il était très pâle et il grelottait malgré la couverture). Je suis aussi le seul Collinard qui pense encore que tu vas le faire.
Le Guevian éclata d’un rire tonitruant.
— Et qu’est-ce qui te fait croire ça... le frileux ? Les quarante types que vous m’avez dessoudés hier ? Vous m’avez eu une fois, mais je te promets que les mille prochains morts seront Collinards ! Et vous êtes tous les trois en tête de liste !
La voix de Parleur était lasse :
— C’est facile de promettre quand on n’aura pas à tenir sa promesse.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si tu me tues, je ne pourrai pas vérifier que tu ne t’es pas parjuré.
Même s’il avait encore possédé ses deux yeux, l’ébahissement du contrebandier eût été comique. En tout cas, ainsi, il fit sourire Mescal.
— De plus, reprit Parleur, ta vie et la mienne sont tellement liées que ma seule mort rend ta promesse caduque.
Le borgne plissa son unique œil.
— Tu crois que je ne te survivrai pas ? C’est ça ? Tu surestimes la Mante, mon gaillard, quant au magicien...
Ce fut au tour de Parleur de s’étonner :
— Halween ? Mescal ? Non, je ne pensais pas à eux... Ils te tueraient, bien sûr... avec ma plus sincère désapprobation, d’ailleurs, mais ce n’est pas ce qui lie nos vies. Nos vies, tu vois, dépendent uniquement de la faculté de cohabitation entre la Colline et la mangrove. Elles s’entendent, elles vivent. Elles ne s’entendent pas, elles meurent.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Vous avez besoin de notre gibier, c’est sûr, mais nous n’avons pas besoin de vous.
— Pourquoi parles-tu de besoins ? Aucun de nous n’a besoin de l’autre. Ce que tu veux de nous, tu nous le prends. Ce que nous attendons de toi, nous te l’imposons.
Nouveau rire, très gras, mais moins assuré :
— Tu veux m’imposer quelque chose, le frileux ?
— Je ne veux pas. Je le fais.
— Tu ne peux rien faire.
— Ce que je peux n’est pas important. Je peux couler tes yoles, par exemple, brûler ton village, te tirer comme un lapin depuis les roseaux, te vendre à la Ghilde, conduire la Garde ici. Je peux tout faire, mais, je te l’ai dit, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est ce que je fais.
Il n’y avait plus de morgue dans la voix du borgne, juste un peu de méfiance et de curiosité.
— Et tu fais quoi ?
— Je viens m’asseoir devant toi et t’informer que la Colline ne peut plus faire autrement que chasser dans les marais.
— M’informer ? Ouais ! Une chose est certaine : tu as des couilles, mais le Marais est à moi et vous ne chasserez pas dedans.
Le ton de Parleur se fit moins conciliant :
— Tu ne comprends pas, Le Guevian. Nous ne te demandons rien. Quand nous pouvions encore nous permettre de le faire, Mescal et Halween sont venus te présenter notre requête. Tu pouvais la rejeter et tu l’as fait. Maintenant, le choix n’existe plus, ni pour nous, ni pour toi.
— C’est une déclaration de guerre, en quelque sorte.
Parleur se mordit la lèvre inférieure et inspira profondément. Il était excédé.
— Mescal ? interpella-t-il le magicien. (Celui-ci se leva, Parleur revint au contrebandier :) Tu veux voir ce qu’est la guerre ? Regarde.
Mescal dressa les deux mains au-dessus de sa tête et les joignit, puis il les abaissa brusquement vers le sol.
Comme la veille de l’hiver dans la taverne des Enselvains, le sol à ses pieds s’enflamma et une langue de feu fusa à travers tout le village, frôlant deux maisons et courant sur un ponton. Elle tomba à l’eau, telle une masse, mais elle ne s’arrêta pas. Au contraire, ce fut comme si l’eau la revigorait. Les flammes se firent plus hautes, plus bleues, et leur front s’élargit, se ruant vers les embarcations. Mescal claqua dans ses mains et elles s’arrêtèrent, net, à quelques mètres des yoles au milieu de l’étang. Un instant, elles dansèrent sur tout leur parcours, puis elles moururent, laissant çà et là quelques flammèches frétillantes qui s’éteignirent en dix secondes.
Jamais, de jour, le village n’avait été aussi silencieux. Jamais les contrebandiers n’avaient été aussi effrayés. Même Le Guevian eut du mal à chasser la fixité de terreur qui paralysait son œil valide. Il ne croyait pas forcément aux pouvoirs du magicien, il était trop pragmatique pour croire plus loin que les yoles en feu, mais il voyait son impuissance.
— C’est ça, la guerre ! cria Parleur (surtout pour que tout le village l’entende). Une flamme pour chaque yole et pour chaque maison, une flèche pour chaque homme qui s’enfuit dans le noir, les vêtements passés à la hâte et en feu. C’est l’odeur de la chair brûlée et le sang qui inonde la terre, c’est un cri de douleur qui se mêle à un cri de terreur et qui rebondit de gorge en gorge, c’est la mort, et c’est moche, et c’est minable. Tu peux jouer à ça si ça t’amuse, Le Guevian, et tu n’auras aucune peine à trouver un adversaire aussi joueur que toi sur la Colline. Moi, non. J’ai passé l’âge des jeux de mômes qui se terminent dans les larmes.
Le Guevian ne réagit pas. Aucun contrebandier ne réagit. Parleur continua :
— Voilà en quoi ta vie et la mienne sont liées. Voilà pourquoi la Colline et la mangrove ont intérêt à s’entendre. Voilà pourquoi je me suis gelé à traverser tes putains de marais alors que j’ai une fièvre de cheval ! Maintenant, je t’ai informé. Tu fais ta crise ou tu te croises les bras. Tu m’égorges ou tu me raccompagnes jusqu’au fleuve. De toute façon, la Colline chasse sur ton territoire depuis hier et elle le fera jusqu’à ce qu’elle puisse bouffer autrement.
Il fit trois pas en avant qui le portèrent entre Le Guevian et un de ses hommes, puis il en esquissa un autre et il vacilla. Ses jambes ne le soutenaient plus, il était à bout de forces. Halween se précipita, l’attrapa sous un bras et toisa Le Guevian.
— Aide-moi à le porter jusqu’à une cheminée et trouve-moi un truc chaud à lui faire avaler.
Le Guevian resta une seconde immobile. Il n’hésitait pas, il enregistrait une information : Halween était amoureuse de ce Parleur. Il eut envie de sourire, mais il se retint, se contentant d’un hochement de tête.
— D’accord, dit-il en saisissant Parleur sous les bras et les jambes. On va te le remettre sur pied, ton doux dingue !
Plus tard, après que les contrebandiers eurent tracté leurs embarcations avec la yole qu’Halween avait cachée dans les roseaux et après que Le Guevian eut raccompagné les Collinards jusqu’au fleuve, lorsque ceux-ci accostèrent au pied d’une de nos nacelles, ils trouvèrent Qatam assis sur un canoë retourné. Sa première phrase fut pour Mescal :
— Très impressionnant, ton feu qui court sur l’eau !
Mescal n’eut pas le temps de répondre.
— Tu étais dans les marais ! s’écria Parleur, furieux.
Qatam haussa les épaules.
— Dans les roseaux, avec ça...
Il sortit un arc et un carquois de derrière le canoë. Du carquois, il tira une flèche, sa pointe dépassait à peine d’un manchon de tissu, et le tissu était manifestement humide.
— Ce n’est peut-être pas aussi surprenant que l’huile de Mescal, reprit-il, mais ça brûle mieux.
Parleur s’en prit à Halween :
— Tu as laissé des traces pour qu’il puisse nous suivre, c’est ça ?
— Mourir ne me gêne pas, avoua la Mante, mais il était hors de question que notre mort profite au Guevian.
— Je ne suis pas un très bon archer, précisa Qatam. Disons qu’à la distance où je me tenais j’aurais raté les hommes. Les cabanes, par contre...
Parleur ne décolérait pas, alors le trappeur haussa le ton :
— Tu as proposé une alternative au plan de la Mante et ton truc a marché, c’est tant mieux, mais aucune de vos morts ne nous aurait ouvert la mangrove...
— Nous ne sommes pas morts.
— J’en suis ravi, Parleur, parce que je vous aime bien tous les trois ! Et je ne suis pas mécontent de n’avoir pas eu à brûler le village des contrebandiers. Seulement, repose les pieds sur terre. Tu as eu de la chance, un point c’est tout.
Toujours emmitouflé dans sa couverture, Parleur alla se planter sous le nez de Qatam. Son visage était complètement fermé, mais il avait retrouvé sa sérénité. Une fois de plus, il cita Karel, le Karel des phrases sentencieuses :
— Depuis quelque temps, mes amis s’inquiètent de ma témérité, du moins est-ce ainsi qu’ils l’appellent pour ne pas prononcer le mot « inconscience ». Ils craignent que je ne m’expose trop. Ils craignent pour ma vie, en fait, à défaut d’avoir peur pour la leur. Moi je crains qu’à trop mesurer ce qu’ils risquent de perdre ils n’en oublient ce que nous avons à gagner.